Il y a des questions qui reviennent tellement souvent que je pourrais presque enregistrer la réponse et appuyer sur "lecture" à chaque fois.
"Mais comment t'en es arrivée là ?" Et à chaque fois, je réponds la même chose : l'instinct.
Je sais. Dit comme ça, ça fait un peu perché. Mais chez moi, l'instinct, c'est juste ce truc qui te prend aux tripes et qui te fait comprendre que si tu ne bouges pas maintenant, tu vas passer le reste de ta vie à te demander "et si ?".
Pourtant, rien ne me destinait vraiment à devenir tatoueuse.
Enfin... rien, sauf peut-être le fait que je dessine depuis que je suis capable de tenir un crayon.
Le tatouage, lui, est arrivé un peu plus tard. Enfin... les machines surtout.
J'ai découvert cet univers dans le sous-sol d'un shop, d'un copain à mon mari. Les samedis soirs. Enfin... soyons honnêtes, c'était plutôt le dimanche à deux heures du matin. Avec beaucoup de bières, des machines et des tatouages... Un peu. Tout ce qu'on vous déconseille aujourd'hui, en résumé !
Mais moi, je trouvais ça génial. Pas les bières, hein. Les machines !
Je pouvais rester des heures à les regarder. À essayer de comprendre comment elles fonctionnaient, pourquoi elles vibraient comme ça, pourquoi certaines étaient magnifiques et d'autres complètement improbables.
J'en ai acheté. Puis une autre. Puis encore une.
À un moment, je crois que je collectionnais plus les machines que je ne tatouais réellement. Je les montais... enfin j'essayais. Je dessinais. Je m'entraînais sur des peaux synthétiques. Bref, je tournais autour du tatouage sans jamais vraiment concrétiser la chose.
Pourquoi ? Aucune idée. Enfin si... sûrement parce que j'avais peur.
Et puis un soir, sans prévenir, tout a changé.
J'avais un gros bidon de huit mois. Mon mari et moi étions devant la télé. Il y avait un reportage sur le tatouage réparateur. Et là...
Je crois que mon cerveau a complètement oublié tout le reste.
Je regardais ces tatoueuses qui reconstruisaient des aréoles après un cancer du sein, qui redonnaient un peu de douceur à des cicatrices, qui transformaient des histoires parfois très lourdes en quelque chose de beau.
Le dessin, je connaissais déjà. Le tatouage aussi. Mais je n'avais jamais imaginé qu'on pouvait faire ça avec une machine à tatouer.
Je crois que j'ai eu une espèce de déclic instantané.
Je me suis tournée vers mon mari et je lui ai dit que je voulais devenir tatoueuse réparatrice.
Sa réponse était plutôt logique : "Commence déjà par tatouer." Sauf que... non. Il n'avait pas compris. Moi, je ne voulais pas devenir tatoueuse en espérant, peut-être un jour, avoir la chance de faire un peu de tatouage réparateur. Je voulais devenir tatoueuse pour faire du tatouage réparateur !
C'était complètement différent.
Je ne sais plus exactement ce que je lui ai répondu. Par contre, je me souviens très bien de sa tête. Il a compris que, pour une fois, ce n'était pas une idée qui allait disparaître le lendemain matin. Alors il m'a dit quelque chose que je n'oublierai jamais : "Vas-y. Mais vas-y à fond. Si on investit, on ne se loupe pas."
Un mois plus tard, j'accouchais de mon dernier bébé.
Autant vous dire que le timing était... sportif.
Pendant que je redécouvrais pour la quatrième fois les joies des biberons, des couches et du manque de sommeil, je découvrais aussi les formations, les heures de dessin, les entraînements, les doutes, les remises en question et tout ce qui va avec un changement de vie.
Trois mois après la naissance de ma fille, j'ouvrais le shop ! Avec le recul, je me demande encore comment j'ai réussi.
Et assez rapidement, les premières demandes en tatouage réparateur sont arrivées. D'abord des cicatrices. Puis les premières reconstructions d'aréoles.
Je ne vais pas vous mentir, j'avais une pression énorme. Parce qu'on ne tatoue pas juste une peau.
On tatoue une histoire. Une opération. Un accident. Un cancer. Des années parfois à ne plus oser se regarder dans un miroir. Alors forcément, ça remet les choses en perspective.
Aujourd'hui, j'ai la chance de travailler avec des médecins qui me font confiance et qui m'adressent leurs patientes. Et à chaque fois que je vois une femme se regarder dans le miroir avec un sourire que je n'avais pas vu en arrivant... je repense à ce reportage qui m'a donné la force de faire ce métier si extraordianaire à mes yeux.
Comme quoi, il suffit parfois d'une soirée sur un canapé pour changer complètement le cours d'une vie.
La mienne, en tout cas, elle a changé ce soir-là.
Et avec le recul... je crois que mon instinct avait simplement quelques années d'avance sur moi.